Pauline

Auteur : George Sand
Titre original : Pauline
1ère édition : 1839
Ma note :

Quatrième de couverture :


” Pauline était vêtue de brun avec une petite collerette d’un blanc scrupuleux et d’une égalité de plis vraiment monastique. Ses beaux cheveux châtains étaient lissés sur ses tempes avec un soin affecté ; elle se livrait à un ouvrage classique, ennuyeux, odieux à toute organisation pensante : elle faisait de très petits points réguliers avec une aiguille imperceptible sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil à fil. La vie de la grande moitié des femmes se consume, en France, à cette solennelle occupation. “

Mon avis :

Je ne connais pas vraiment le style de Sand, ni ses romans. Toujours est-il que j’ai découvert le récit court et cruel de la vie médiocre d’une provinciale. Pauline rêve, et Pauline jalouse Laurence, belle actrice, auréolée de gloire et de célébrité. Pauline, c’est nous, ancrés dans nos habitudes, à vouloir à tout prix sentir les lumières et les considérations glisser sur notre peau, avant de hurler secrètement de nos brulures. Ce portrait un peu amer de cette provinciale dévorée de principes, c’est toujours un peu nous quand nous nous disons que nous aussi, si nous avions eu les opportunités, nous aurions réussi. Le texte est écrit simplement, la nouvelle se lit d’une traite, comme ça, dans un après-midi pluvieux. On doute de l’amitié, on plaint Pauline et on la déteste en même temps, tout en se doutant au plus profond de nous que l’on tient plus d’elle que de l’autre, image d’une parfaite réussite et d’une intégrité exemplaire. Traversée par un jeu subtil d’écho et de symétries, cette nouvelle oppose deux portraits de femmes, tout à fait antithétiques, et qui se détruisent l’une l’autre par leur coexistence.Il s’agit d’une histoire de l’échec et des espoirs déçus, une chronique soudaine et douce-amère d’un lien humain qui se fissure, et d’un réel aveuglement. On pourrait cependant reprocher à cette courte nouvelle un certain manichéisme, par cette opposition systématique entre personnage positif et personnage négatif. Reste que le portrait dressé est intéressant, George Sand inaugurant par là les représentations de la province et de son marasme, inventant alors le néologisme de “provincialisme“.

Pour terminer cette courte note – difficile de parler longuement d’une nouvelle de 110 pages -, un extrait de Pauline :
“Le soir, Laurence était partie. Pauline avait pleuré en la voyant monter en voiture, et, cette fois, c’était de regret, car Laurence venait de la faire vivre pendant trente-six heures, et elle pensait avec effroi au lendemain. Elle tomba accablée de fatigue de son lit, et s’endormit brisée, désirant ne plus s’éveiller. Lorsqu’elle s’éveilla, elle jeta un regard de morne épouvante sur ces murailles qui ne gardaient aucune trace du rêve que Laurence y avait évoqué. Elle se leva lentement, s’assit machinalement devant son miroir, et essaya de refaire ses tresses de la veille. Tout à coup, rappelée à la réalité par le chant de son serein, qui s’éveillait dans sa cage, toujours gai, toujours indifférent à la captivité, Pauline se leva, ouvrit la cage, puis la fenêtre, et poussa dehors l’oiseau sédentaire, qui ne voulait pas s’envoler. ‘Ah ! tu n’es pas digne de la liberté ! ‘dit-elle en le voyant revenir vers elle aussitôt
.”

Daisy Miller

Auteur : Henri James
Titre original : Daisy Miller
1ère édition : 1878
Ma note :

Quatrième de couverture :

Daisy Miller est jeune, belle et riche, mais son indépendance et ses manières excentriques d’Américaine choquent la vieille société européenne qui lui ferme ses portes. Toujours accompagnée de Giovanelli, un jeune mondain chasseur de dots, elle compromet sa réputation avec désinvolture. Même Winterbourne, son meilleur ami, ne croit plus à son innocence. Un soir, alors qu’elle contemple le clair de lune au pied du Colisée, elle contracte une maladie mortelle…

Un admirable portrait d’une femme libre dans une société engoncée dans ses préjugés.

Mon avis :

A travers les yeux d’un jeune homme habitué au vieux monde, nous découvrons dans cette nouvelle l’évolution d’une jeune américaine un peu fantasque dans la haute société européenne engoncée dans ses préjugés. Winterburne, ce jeune homme lui aussi d’origine américaine, ne peut s’empêcher d’être attiré par cette demoiselle qui surgit un beau jour dans le parc d’un hôtel suisse. Son regard franc, son rire, son mépris – ou son ignorance – des convenances le fascine, lui qui s’est tant habitué aux codes de la vieille Europe. Presque persuadé de sa propre liberté, il s’imagine mener ce qu’il appelle un “flirt américain“, suivant et accompagnant Daisy Miller en sortie, en tête à tête, malgré le refus de sa tante et protectrice d’être présentée à la nouvelle venue. Sa famille, par ailleurs, semble un peu perdue parmi la société, avec un petit-frère dissipé et incontrôlable et une mère à la fois effacée et confiante en sa fille.

Les deux jeunes gens se retrouvent finalement en Italie, où la demoiselle, faisant fi des convenances, se flanque d’un Italien peu recommandable et court de par le monde, sans prêter attention, semble-t-il, à tous les “on-dit” qui commencent à circuler. Finalement, le sujet n’est pas particulièrement révolutionnaire et Henri James nous conte l’éternel combat entre une jeunesse ingénue et folâtre et une société rigide corsetée dans ses préjugés. Ce qui est le plus intéressant dans cette nouvelle, c’est le glissement qui s’opère lentement dans l’esprit de Winterburne, l’évolution du regard qu’il porte sur cette jeune fille. Lui-même, au début, jouait à n’être pas sage en menant Daisy en visite dans un château Suisse, mais au fur et à mesure de la nouvelle, il doute de plus en plus de son innocence et de sa bonne foi. Si bien qu’il en vient de plus en plus à la mépriser à son tour et à s’éloigner d’elle. On ne nous précise d’ailleurs pas si cela découle d’un soudain amour pour la vertu ou de la déception d’être dédaigné par une aussi séduisante personne … Alors cette jeune fille qui le fascinait tant, par sa prétendue inconduite, finit par lui apparaître comme la dernière des “garces” -le mot est dans le texte.

C’est à ce moment-là que Daisy Miller tombe gravement malade, d’avoir voulu contempler le Colisée sous la lumière d’une pleine lune, en dépit du climat malsain de la nuit romaine. Son suivant-coureur de dot l’y avait suivie, déclarant ensuite, tout naturellement, qu’il avait laissé faire puisque lui-même ne risquait rien. Souffrante, Daisy Miller meurt dans la plus complète solitude, souhaitant par un dernier geste signifier à Winterburne qu’il s’était trompé sur son compte. A son enterrement, le jeune homme apprend qu’il n’existait pas plus innocent que cette folle demoiselle. Il y a finalement quelque chose de poignant dans ce personnage de Daisy Miller qui, maladroitement, se libère des codes sociaux parce qu’ils l’ennuient ou parce qu’elle les ignore, s’attirant par là les foudres de toute la bonne société. Après coup, la jeune fille apparait juste excessivement seule, blessée par les critiques et marques de mépris ouvertement affichées et désireuse de conserver un peu de l’estime de ce premier – et dernier – ami qui lui avait déjà tourné le dos depuis longtemps.

Nous avons là affaire à un portrait, particulièrement bien réalisé. Mais du fait qu’il s’agisse d’un portait, il est difficile de commenter plus longuement le texte et de s’y attacher plus profondément. C’est une nouvelle, une forme courte avec une chute ou une fin précipitée, plaisante, très agréable à lire, bien écrite, mais avec une psychologie des personnages et un traitement du sujet nécessairement plus superficiel, par rapport à un roman. Un bon souvenir de lecture qui cependant ne m’a pas autant marqué que Le tour d’écrou, du même auteur.

Nana

Auteur : Emile Zola
1ère édition : 1880
Ma note :

Quatrième de couverture :
Zola brûlait d’écrire Nana. “Je crois que ce sera bien raide. Je veux tout dire, et il y a des choses bien grosses. Vous serez content de la façon paternelle et bourgeoise dont je vais peindre les bonnes “filles de joie”. En fait de joie, l’actrice, Nana, dévore les hommes, croque les héritages et plonge les familles dans le désespoir. Belle et prodigue, elle mène une danse diabolique dans le Paris du Second Empire, le Paris des lettres, de la finance et du plaisir. En se détruisant elle-même, elle donne le coup de grâce à une société condamnée, détestée par Zola. Neuvième volume de la série des Rougon-Macquart, Nana est le plus enivrant d’érotisme et de passion déchaînée. (édition Le livre de Poche)

Mon avis :
Révélée au Tout-Paris par une fantaisie mythologique du théâtre des Variétés, Nana commence à faire son chemin dans la haute société du second Empire, enflammant les désirs et déchaînant les passions. Après elle, tous les lambeaux pourrissants d’une vieille société qui se meurt. Le personnage de cette jeune femme est représenté dans toute sa richesse, avec ses ambitions et ses emportements, ses calculs et ses contradictions. Fille des bas-fonds, elle semble mue par une véritable rage de destruction une fois parvenue aux plus hauts rangs de l’échelon social. Elle se plaît à casser tout ce qui peut passer entre ses mains blanches, brisant les hommes comme de simples sucriers de porcelaine. Pourtant, Zola ne cesse de l’affubler du qualificatif de “bonne fille” et nous répète souvent qu’elle n’est pas fondamentalement méchante. Nana est finalement comparée à une mouche d’or : “mouche de soleil, enveloppée d’ordure“. C’est clinquant et triste, cette histoire de jeune fille qui, inconsciemment, se jette avec fureur dans ce beau monde auquel elle n’appartient pas et le pourrit, sans même le faire exprès, en criant son innocence.
Par son histoire et celle des personnages alentours – hommes qui la poursuivent et autres filles du milieu, Zola nous donne à voir une décadence en marche, la ruine d’une société dont les pilliers sont depuis longtemps vermoulus. Dans un long flot de descriptions étudiées, de dialogues truculents où la distinction côtoie le vulgaire, l’auteur fait se frôler deux mondes que tout oppose : une vieille élite mourante, figée et dévote face à un peuple de petits artistes et de courtisanes qui s’échelonne du plus bas souillon à la cocotte de luxe. Et finalement, ce que l’on tire de tout cela, c’est que sous les masques court le même relent de pourriture, des plus vils quartiers aux grands hôtels particuliers.

Il y a tout de même quelque chose qui, personnellement, m’a gênée tandis que je suivais la trajectoire – pour le moins chaotique- de Nana : c’est la signification que Zola veut lui donner. En effet, on sent les théories naturalistes arriver de très loin pour expliquer l’énergie destructrice mais inconsciente de cette jeune femme. La théorie du Roman expérimental est élaborée alors que Zola est en pleine écriture de Nana : les deux ouvrages paraissent la même année, en 1880. Aussi sent-on assez fortement une volonté didactique et moralisatrice de la part de l’auteur, non pas dans la trame même du roman, à laquelle on se laisse prendre assez facilement, mais dans l’explication du comportement des protagonistes, plus ou moins explicitement. Dans l’article que Fauchery consacre à Nana, il la compare à une mouche d’or“: “une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. [...] Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l’aristocratie.Le narrateur ne dit franchement rien mais, quelques chapitres plus loin, la comparaison est reprise, cette fois-ci à son compte.

Il faut faire un tant soit peu attention avec ce type de romans : Zola est un très bon écrivain, et avec lui, tout lecteur peut se laisser prendre au jeu très très facilement : intrigue prenante, rebondissements incessants, dialogues vivants, etc. Cependant, faire de Zola un grand romancier qui nous décrit la société du second Empire est insuffisant voire dangereux : il ne s’agit pas de ne plus se laisser prendre au jeu de la narration, mais juste d’avoir à l’esprit l’idéologie qui peut se cacher derrière les allusions faites par le narrateur et certains de ses personnages. Cela est valable pour toute la série des Rougon-Macquart, sans doute de plus en plus au fil des livres. Il ne faut pas oublier que si Zola choisit d’illustrer la trajectoire d’une famille, c’est non seulement pour montrer la vie au second Empire mais aussi pour illustrer des théories scientistes portant sur l’hérédité. Ici, si Nana est si destructrice pour tout le monde, si inconsciente, c’est parce qu’elle vient d’une famille où a régné l’alcoolisme et qu’elle se venge de tout ça, à son insu. A la limite, les lecteurs modernes que nous sommes pouvons choisir une grille de lecture “psychologisante” pour expliquer cette attitude : ici, l’auteur utilise des prédispositions environnementales et physiques.

Malgré cela, Nana demeure un roman très intéressant, soigneusement documenté et agréable écrit, assez vivant malgré la rigidité du cadre naturaliste. C’est assez fou de voir que l’on peut réaliser de très bons livres en partant de quelque chose de fondamentalement faux et même quelque peu malsain. Cela étant, on peut louer Nana pour son foisonnement romanesque et pour la force des images que l’auteur emploie, pour nous décrire la beauté factice et brillante des apparences comme la pourriture des corps et de la société de 1870.

La chartreuse de Parme

La chartreuse de Parme, StendhalAuteur: Stendhal
1ère édition : 1839
Ma note :

Le roman se divise en deux parties et nous conte les aventures d’un jeune noble superstitieux et naïf, Fabrice del Dongo, suivant un idéal napoléonien en miettes et cherchant à comprendre ce qu’est l’amour en multipliant les aventures. Jusque là, rien qui semble bien original, mais le narrateur nous plonge dans un tourbillon de péripéties sur fond d’intrigues politiques et de manipulations. Un peu comme La foire aux Vanités de Thackeray, La chartreuse de Parme semble être un roman sans véritable héros car, bien que Fabrice soit parfois désigné par le narrateur comme “notre héros” et que ce soit bien son histoire que l’on suit de bout en bout, parfois de très loin, le roman s’attarde tout de même sur d’autres personnages, tout aussi intéressants d’un point de vue psychologique : Gina del Dongo, tante de Fabrice, le comte Mosca, amoureux de cette dernière ou encore Clélia Conti, véritable Princesse de Clèves après l’heure dont le jeune homme tombera éperdument amoureux. Dans une galerie de personnages somme toute très bien fournie, Stendhal joue donc lui aussi aux marionnettes, et cela dans une atmosphère assez enjouée. Il n’hésite pas à s’amuser avec ses pantins de papier, crée même quelques personnages caricaturaux dignes d’un d’opéra-bouffe, les faisant apparaître et disparaître à son gré dans le gigantesque théâtre qu’est la cour de Parme.

Le romanesque et le merveilleux occupent une place importante dans ce roman qui s’apparente un peu à un conte philosophique : même ironie, même recul de la part du narrateur, même gratuité de certains évènements, même flou spatio-temporel – notamment les personnages qui ne cessent de changer d’âge, par inadvertance d’auteur ou par appréciation de la part des autres personnages. A travers l’histoire de l’emprisonnement, de l’amour du prisonnier avec la fille du geôlier, l’évasion pleine de risque, les combats à l’épée, on retrouve un peu un merveilleux oriental tel celui que l’on rencontre dans les contes des Mille et Une Nuits. Pourtant, les protagonistes ont une véritable épaisseur psychologique et sentimentale. Sans être vraisemblables, il sont crédibles et on s’attache à eux, à leurs petites aventures, bien malgré nous. C’est pourquoi la toute fin du roman semble un peu rapide : tout à fait tragique, elle s’expédie en deux pages tout au plus. Cela frustre un peu le lecteur, attaché à la vie de personnages qu’il suit depuis le début, mais cela participe à cette volonté du narrateur de garder ses distances par rapport à ses pantins et de continuer à les traiter comme de simples marionnettes qu’il range au placard, une fois le spectacle terminé.

L’émotion est pourtant bien présente : La chartreuse de Parme représente finalement un parfait équilibre entre tragique et comique, héroïsme et bassesse, sublime et grotesque. Dès qu’une scène se fait trop touchante, Stendhal introduit soudain un personnage de papier particulièrement ridicule, le tragique est soudain désamorcé, on rit de bon coeur … Et vice versa. Il s’agit, je le répète, d’une oeuvre très très riche, assez différente du Rouge et le Noir, surtout en ce qui concerne l’ambiance générale dans laquelle baigne le roman. Pays différent, époque différente : autre atmosphère. Dans le roman baigne une sorte d’enjouement, de légèreté assez inexpliqués, tandis l’histoire se précipite à un rythme haletant dans des sursauts et soubresauts divers.

Tout en incluant critique et satire et tout en illustrant certaines de ses théories sur le sentiment amoureux, Stendhal nous offre donc un roman d’une réelle fraîcheur qu’il fut très agréable de découvrir en ces quelques jours ensoleillés.

Publié dans:  on avril 18, 2008 at 4:20 Commentaires (1)
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Récits fantastiques

récits fantastiques gautierAuteur: Théophile Gautier
1ère édition : Recueil posthume
Ma note : coupdecoeur

Critique :

Dans ce recueil, se succèdent divers courts récits, écrits d’une main de maître, dans une langue parfaitement maîtrisée. Difficile de donner un quelconque résumé de ces œuvres au pluriel, où pourtant se retrouve le motif de la femme morte, des objets animés, ou des êtres sortant de leur tableau. L’humour ou la mélancolie ne sont pas absents de cette mosaïque d’histoires courtes, où l’étrange demeure toujours, et dans toutes ses nuances. L’auteur réussit à nous prendre doucement par la main et à nous emmener dans son époque. Ou dans d’autres univers : chambres baroques, costumes à la française, vieille Italie, ou plus loin encore, dans l’antique Orient et ses effluves d’encens. C’est la femme, la belle disparue, qui nous y emmène, dans son étrangeté de fantôme ravissant, vision palpable à la froide peau de serpent et au regard brillant; présente mais néanmoins inaccessile. L’oeuvre semble hantée toute entière par cette question de la mort et de l’éternité. Bonheur inaccessible, car l’homme aime à chaque fois un belle disparue, une belle qui s’évapore ; née de ses rêves d’opium, de ses fantasmes d’artiste. Mais au réveil, comme une trace soudaine qui laisse planer le doute, malgré tout. Et on a envie d’y croire, à cette jolie jeune fille, succube, willi ou vision diaphane … et presque inoffensive.
Un livre qui nous emporte, nous aussi, dans cette ivresse des autres mondes, qui nous laisse au coin des lèvres ce petit sourire amusé et triste à la fois. L’on se surprend nous aussi à rêver à notre propre fantôme à nous, avant de nous rappeler que, décidément, au XXIème siècle, cela ne se fait plus … J’ai lu ce livre sous une brise douce et un soleil brillant, mais je me suis crue dans ces longues soirées d’hiver enveloppées de brume. Les descriptions nous font palper des objets insolites et embrasser des rêves immatériels. C’est dans des moments comme ça que l’on se dit qu’écrire, c’est finalement être magicien.

La foire aux Vanités

Couverture la foire aux vanitésAuteur: William Makepeace Thackeray
Titre original : Vanity Fair
1ère édition : 1846-1847 (roman feuilleton)
Ma note :

Quatrième de couverture : Il s’agit de l’un des plus grands classiques du roman anglais. Le XIXe siècle britannique est divisé entre Dickens et Thackeray comme le nôtre entre Balzac et Stendhal. Thackeray (1811-1863) est l’égal de Stendhal et La Foire aux Vanités (1848), son chefs-d’œuvre. Il y utilise un style humoristique ou ironiquement épique pour donner l’un des plus grands romans de satire sociale en langue anglaise. La thèse fondamentale du livre est que, dans la société occidentale, le seul moyen d’arriver, si l’on est sans naissance ni fortune, est de violer tous les principes moraux que la société fait semblant de respecter. La question qu’il pose donc est : qui faut-il blâmer, ces aventuriers, ou le système qui les rend nécessaires ? Le personnage principal est une femme hypocrite, ambitieuse et sans scrupules : on assiste à son ascension au sommet de la société et à sa chute. Autour d’elle s’agite, dans une immense fresque, la ” Foire aux Vanités “.

Critique :

Marionnettes, voilà comment Thackeray présente ses personnages dès les premières lignes de ce livre épais qu’est La foire aux Vanités. Ce roman étale devant nos yeux une galerie riche en personnages ; sans héros prédéfini, le metteur en scène dirige les lumières de ses projecteurs d’un protagoniste à l’autre, sans jamais s’arrêter trop longtemps au même endroit. Au centre de ce roman, cinq jeunes gens aux prises avec la société mondaine. Thackeray nous décrit par petites touches l’Angleterre de 1815 ; ici, pas de grands personnages historiques, peu de grandes batailles ni de grands évènements ; juste des bouts de vie qui basculent, au fil des guerres, des spéculations et des promotions sociales. En ce sens, j’ai un peu pensé à Stendhal et à son “petit fait vrai” bien plus à même de retranscrire le climat d’une époque que la description de grands faits historiques. Comme lui, Thackeray écrit sans grand recul sur son propre temps, et les évènements majeurs de l’Histoire anglaise sont relégués au second plan, deviennent, par de simples allusions, de simples éléments du décor. A travers ce livre, ce que l’auteur appelle la “Foire aux Vanités apparaît dans son inquiétante ampleur, dans une immense fresque de cette première moitié du XIXème siècle.

Cette société, Thackeray la fustige, parfois férocement, souvent avec humour. Ce qui m’a beaucoup marquée dans cette lecture, c’est le ton utilisé par le narrateur, qui ne cesse de se jouer de ses pantins, avec un réel sens de la formule et une ironie dévastatrice. Le monde que nous esquisse l’auteur est un monde sans pitié, baignant dans le vice mais refusant d’entendre son nom, où tout n’est qu’hypocrisie et simulation. Sorte de Julien Sorel au féminin, Becky intrigue et planifie sa vie en fin stragège, en se disant à elle-même : “Il n’est pas bien difficile de faire la grande dame dans un château, [...] je pourrais être une femme vertueuse si j’avais cinq mille livres sterlings de revenu.” J’ajouterais à cela que le narrateur garde souvent une certaine distance par rapport à son récit et à ses personnages, il ne se départ presque jamais de son rôle de montreur de marionnettes, et joue avec désinvolture avec ses personnages et son lecteur. Commençant d’ailleurs à lire un roman de son contemporain, Dickens, je suis très surprise du décalage entre ces deux auteurs : là où Thackeray nous conte son histoire avec humour et recul, Dickens mise beaucoup plus sur le pathos pur et dur.

La Foire aux Vanités est donc un livre imposant qui m’a d’abord un peu effrayée mais je suis heureuse de m’être ravisée et d’avoir découvert ce classique de la littérature anglaise, qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout et m’a donné l’occasion de rire et de réfléchir sur la société ; celle d’autrefois comme celle d’aujourd’hui. En effet, quoi que l’on puisse croire, ce roman publié en 1848 conserve une certaine fraîcheur et une certaine actualité dans ce qu’il met en scène.

Chers collègues lecteurs, l’épaisseur de ce pavé est, il est vrai, très rebutante, mais c’est un coup à tenter : les chapitres sont courts, l’humour est omniprésent, les personnages bien travaillés, l’intrigue assez prenante.;)

Les liaisons dangereuses

liaisonsdangereusesAuteur : Choderlos de Laclos
1ère édition : 1782
coupdecoeur

Résumé : La Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont se jouent du puritanisme de leurs contemporains. Ils se racontent par lettres toutes les occasions de débauches (d’eux-même et des autres) qu’ils vivent.
Leur complicité cache une profonde rivalité qu’un pari va mettre à jour : en cherchant à entraîner deux jeunes amants inexpérimentés dans leur univers licencieux, ils vont accélérer leur propre déchéance.

Critique : Ce livre de Choderlos de Laclos est devenu un grand nom de la littéraire française et a eu une postérité très riche : influences diverses, adaptations filmées, pièces de théâtre, … Etrange destin que celui de cette œuvre littéraire, considérée comme le chef d’œuvre de son auteur en dépit de ses autres écrits qui, eux, n’ont pas du tout marqué l’histoire littéraire.

J’avais découvert Les liaisons dangereuses – et par la même occasion l’adaptation filmée de Stephen Frears, que je vous recommande – en classe de première, lors de l’étude du genre épistolaire. Le livre m’avait plu, mais j’y avais trouvé certaines lourdeurs, certaines longueurs. C’est un avis que je réfute aujourd’hui, à présent que cette deuxième lecture est achevée. Ce roman m’est apparu dans toute sa richesse avec sa diversité d’écritures, sa structure complexe, ses personnages charismatiques. Ce qui m’a particulièrement impressionnée chez Laclos est l’écriture : chaque personnage écrit à sa façon, et chaque écriture reflète le personnage. La marquise de Merteuil garde tout au long du roman son style froid et cynique, dans des lettres émaillées de phrases assassines et de pointes habilement formulées, et cela même quand elle prend de l’humour tandis que Valmont, plus impulsif et orgueilleux, est bien plus prompt à s’échauffer. Cécile a une écriture proprement enfantine particulièrement agaçante, reflet de son ingénuité. La présidente de Tourvel enfin, personnage qui semble tout droit sorti d’un livre de Rousseau, a un style humble et plus passionné.

Ce livre, bien que datant du XVIIIème siècle, demeure tout à fait actuel : encore aujourd’hui, il garde un certain parfum de scandale, que ce soit dans la manipulation d’innocentes créatures par des libertins, ou par l’exemple d’émancipation féminine que représente le personnage de la Marquise. On me dira ce qu’on voudra mais je continue à croire que même aujourd’hui, ce roman va très loin, dans le libertinage comme dans la perversité. Et, dans cette société où l’on se prétend de plus en plus libre et détaché d’une morale austère, beaucoup n’accepteraient pas les principes mis en avant par les personnages.

Le constat des Liaisons dangereuses semble finalement très pessimiste. Les “méchants” sont punis par la mort, le déshonneur, mais qu’en est-il des “victimes” ? Fuite, entrée en religion, agonies, les innocentes créatures se retrouvent toutes perdues d’avoir seulement approché les deux “monstres”. Morale a priori sévère et pourtant ambigüe : le constat des vices et des dangers du monde ne peut se faire qu’après coup, et la raison ne sert ici qu’aux regrets. La lecture de ce recueil de lettres est absolument jouissive tandis que l’on suit les échanges entre la Merteuil et Valmont ainsi que leurs conquêtes, leurs stratégies, leurs réciproques provocations. Les personnages qui se sont perdus perdent peu à peu la parole à leur tour et les scripteurs qui offrent leurs mots pour clore ce roman sont d’une autre nature : place est laissée aux discours moraux et aux lamentations des personnages directement liés aux victimes.

Libertinage, scènes où plane un certain érotisme, jeux de pouvoirs, manipulations, ce recueil, quelque peu sulfureux mais jamais vulgaire, est une œuvre subtile et riche ; l’ordre même des lettres semble avoir été réfléchi, mettant en valeur les disparités de ton et de style entre les personnages. Il joue également avec les points de vue et nous présente, comme par jeu, le même évènement vécu et/ou analysé par plusieurs personnes, créant une connivence avec le lecteur. Ainsi, ce livre représente pour moi un véritable coup de cœur et garde une place de choix parmi mes œuvres favorites.