Sébastien Roch

Auteur: Octave Mirbeau
1ère édition : 1890
Ma note :

Résumé personnel :

Aveuglé par l’image de puissance et de prestige des jésuites, un quincaillier, veuf et ambitieux, décide d’envoyer son fils d’onze dans un collège à Vannes. Sébastien Roch, enfant doux et rêveur, va dès lors se retrouver confronté à la différence des classes et aux railleries de ses condisciples, de naissance plus “pure” et de rang plus élevé. L’autorité des pères jésuites, leur hypocrisie et leur sévérité, tout autant que leur vision déformée et malsaine de la parole de Dieu, auront raison de l’innocence de jeune garçon. Abusé moralement et physiquement, il sortira détruit du collège, habité par des questionnements sans réponses, sur le monde, lui-même, la religion, l’humanité.

Mon avis:

Environ un siècle avant que le thème soit publiquement abordé, Octave Mirbeau traite de la pédophilie avec une grande sobriété. On a du mal à croire qu’un sujet pareil ait pu être traité en 1890. Et pourtant ! Le jeune Sébastien Roch, enfant innocent et espiègle, rêveur et un peu artiste, sera la victime à la fois d’une certaine perversité morale, religieuse, humaine et physique. Endoctriné par les jésuites, sa vision de Dieu, du Bien et du Mal en sera bouleversée. Séduit, envoûté, puis violé par un père jésuite, incarnant l’image du père à la fois biologique, spirituel, et du modèle en tant qu’homme, Sébastien verra tous ses faibles repères de l’enfance s’évanouir, détruits par l’hypocrisie et le vice d’un ordre à la mentalité étriquée, à la foi déformée et corrompue.

De grands moments parsèment le récit. Le départ de Sébastien nous révèle un père aimant qui ne sait comment manifester un amour dont il n’est même pas conscient. On devine chez cet homme un amour et une tendresse pour son fils dans le lequel il fonde tous les espoirs d’un homme du peuple qui rêve de prestige et de reconnaissance. Une fois le train parti, avec Sébastien à son bord, le père rentre chez lui insouciant, en laissant derrière lui ce brusque élan de tendresse. On trouve ce personnage tour à tour sympathique, pathétique, détestable, arriviste, naïf, bête, insensible, aimant…(Sans doute le plus complexe du roman, par opposition à la simplicité naturelle et enfantine de Sébastien, même si par la suite celui-ci devient tourmenté dans ses sentiments et amorphe dans ses actes.) L’arrivée de Sébastien à Vannes, lugubre et austère, est annonciatrice de malheurs et de bouleversements.

Si le thème général du viol de l’âme d’un enfant est malheureusement éternel, Mirbeau m’a étonnée en exprimant sa vision du cancre. Je le trouve en avance sur ton temps lorsqu’il dit qu’un cancre est un enfant très intelligent, curieux et passionné, faussement paresseux, incapable de s’adapter aux devoirs absurdes qu’on lui impose. Il éprouve le besoin de comprendre le pourquoi du comment avant d’agir, d’appliquer, de faire. Cette attitude le faisant passer pour paresseux et/ou bête. Mes connaissances dans l’histoire de la psychologie et psychanalyse sont limitées, mais moi je le trouve en avance…

La première partie du livre s’achève sur l’exclusion de Sébastien. Renvoyé chez lui, une nouvelle période de sa vie commence. On ne dit jamais le mot, mais on comprend que Sébastien plonge dans une dépression sans fin, une instabilité de sentiments et d’humeurs qui ne sont que la conséquence des doutes et des questionnements qui le tiraillent depuis son séjour chez les jésuites. Après avoir exploré la dangerosité et l’hypocrisie d’un ordre religieux, Mirbeau termine le récit en évoquant l’absurdité de la guerre et du patriotisme aveugle.

Le style m’a un peu déçue, les phrases sont très souvent surchargées de virgules qui cassent le rythme, l’ambiance, et cela m’a gênée dans ma lecture à plusieurs reprises, privant le style d’une certaine fluidité.

Un roman fort, troublant par son actualité et ses thèmes, ainsi que par sa prise de position que je trouve audacieuse pour son époque.

Récits fantastiques

récits fantastiques gautierAuteur: Théophile Gautier
1ère édition : Recueil posthume
Ma note : coupdecoeur

Critique :

Dans ce recueil, se succèdent divers courts récits, écrits d’une main de maître, dans une langue parfaitement maîtrisée. Difficile de donner un quelconque résumé de ces œuvres au pluriel, où pourtant se retrouve le motif de la femme morte, des objets animés, ou des êtres sortant de leur tableau. L’humour ou la mélancolie ne sont pas absents de cette mosaïque d’histoires courtes, où l’étrange demeure toujours, et dans toutes ses nuances. L’auteur réussit à nous prendre doucement par la main et à nous emmener dans son époque. Ou dans d’autres univers : chambres baroques, costumes à la française, vieille Italie, ou plus loin encore, dans l’antique Orient et ses effluves d’encens. C’est la femme, la belle disparue, qui nous y emmène, dans son étrangeté de fantôme ravissant, vision palpable à la froide peau de serpent et au regard brillant; présente mais néanmoins inaccessile. L’oeuvre semble hantée toute entière par cette question de la mort et de l’éternité. Bonheur inaccessible, car l’homme aime à chaque fois un belle disparue, une belle qui s’évapore ; née de ses rêves d’opium, de ses fantasmes d’artiste. Mais au réveil, comme une trace soudaine qui laisse planer le doute, malgré tout. Et on a envie d’y croire, à cette jolie jeune fille, succube, willi ou vision diaphane … et presque inoffensive.
Un livre qui nous emporte, nous aussi, dans cette ivresse des autres mondes, qui nous laisse au coin des lèvres ce petit sourire amusé et triste à la fois. L’on se surprend nous aussi à rêver à notre propre fantôme à nous, avant de nous rappeler que, décidément, au XXIème siècle, cela ne se fait plus … J’ai lu ce livre sous une brise douce et un soleil brillant, mais je me suis crue dans ces longues soirées d’hiver enveloppées de brume. Les descriptions nous font palper des objets insolites et embrasser des rêves immatériels. C’est dans des moments comme ça que l’on se dit qu’écrire, c’est finalement être magicien.

La foire aux Vanités

Couverture la foire aux vanitésAuteur: William Makepeace Thackeray
Titre original : Vanity Fair
1ère édition : 1846-1847 (roman feuilleton)
Ma note :

Quatrième de couverture : Il s’agit de l’un des plus grands classiques du roman anglais. Le XIXe siècle britannique est divisé entre Dickens et Thackeray comme le nôtre entre Balzac et Stendhal. Thackeray (1811-1863) est l’égal de Stendhal et La Foire aux Vanités (1848), son chefs-d’œuvre. Il y utilise un style humoristique ou ironiquement épique pour donner l’un des plus grands romans de satire sociale en langue anglaise. La thèse fondamentale du livre est que, dans la société occidentale, le seul moyen d’arriver, si l’on est sans naissance ni fortune, est de violer tous les principes moraux que la société fait semblant de respecter. La question qu’il pose donc est : qui faut-il blâmer, ces aventuriers, ou le système qui les rend nécessaires ? Le personnage principal est une femme hypocrite, ambitieuse et sans scrupules : on assiste à son ascension au sommet de la société et à sa chute. Autour d’elle s’agite, dans une immense fresque, la ” Foire aux Vanités “.

Critique :

Marionnettes, voilà comment Thackeray présente ses personnages dès les premières lignes de ce livre épais qu’est La foire aux Vanités. Ce roman étale devant nos yeux une galerie riche en personnages ; sans héros prédéfini, le metteur en scène dirige les lumières de ses projecteurs d’un protagoniste à l’autre, sans jamais s’arrêter trop longtemps au même endroit. Au centre de ce roman, cinq jeunes gens aux prises avec la société mondaine. Thackeray nous décrit par petites touches l’Angleterre de 1815 ; ici, pas de grands personnages historiques, peu de grandes batailles ni de grands évènements ; juste des bouts de vie qui basculent, au fil des guerres, des spéculations et des promotions sociales. En ce sens, j’ai un peu pensé à Stendhal et à son “petit fait vrai” bien plus à même de retranscrire le climat d’une époque que la description de grands faits historiques. Comme lui, Thackeray écrit sans grand recul sur son propre temps, et les évènements majeurs de l’Histoire anglaise sont relégués au second plan, deviennent, par de simples allusions, de simples éléments du décor. A travers ce livre, ce que l’auteur appelle la “Foire aux Vanités apparaît dans son inquiétante ampleur, dans une immense fresque de cette première moitié du XIXème siècle.

Cette société, Thackeray la fustige, parfois férocement, souvent avec humour. Ce qui m’a beaucoup marquée dans cette lecture, c’est le ton utilisé par le narrateur, qui ne cesse de se jouer de ses pantins, avec un réel sens de la formule et une ironie dévastatrice. Le monde que nous esquisse l’auteur est un monde sans pitié, baignant dans le vice mais refusant d’entendre son nom, où tout n’est qu’hypocrisie et simulation. Sorte de Julien Sorel au féminin, Becky intrigue et planifie sa vie en fin stragège, en se disant à elle-même : “Il n’est pas bien difficile de faire la grande dame dans un château, [...] je pourrais être une femme vertueuse si j’avais cinq mille livres sterlings de revenu.” J’ajouterais à cela que le narrateur garde souvent une certaine distance par rapport à son récit et à ses personnages, il ne se départ presque jamais de son rôle de montreur de marionnettes, et joue avec désinvolture avec ses personnages et son lecteur. Commençant d’ailleurs à lire un roman de son contemporain, Dickens, je suis très surprise du décalage entre ces deux auteurs : là où Thackeray nous conte son histoire avec humour et recul, Dickens mise beaucoup plus sur le pathos pur et dur.

La Foire aux Vanités est donc un livre imposant qui m’a d’abord un peu effrayée mais je suis heureuse de m’être ravisée et d’avoir découvert ce classique de la littérature anglaise, qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout et m’a donné l’occasion de rire et de réfléchir sur la société ; celle d’autrefois comme celle d’aujourd’hui. En effet, quoi que l’on puisse croire, ce roman publié en 1848 conserve une certaine fraîcheur et une certaine actualité dans ce qu’il met en scène.

Chers collègues lecteurs, l’épaisseur de ce pavé est, il est vrai, très rebutante, mais c’est un coup à tenter : les chapitres sont courts, l’humour est omniprésent, les personnages bien travaillés, l’intrigue assez prenante.;)